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  • Photo du rédacteurEsther Delisle

FARVEL FOR ALTID SITA** ADIEU SITA


Le 13 février, j'ai reçu un message de Birgit Winther, une enseignante au primaire pour enfants ayant des besoins spéciaux. Elle est aussi une asinothérapeute (thérapie assistée par l’âne) vivant à Djursland, au Danemark. Elle m’y informait du décès de sa partenaire animale de thérapie, une ânesse nommée Sita, à l’âge vénérable de 27 ans. Sita souffrait de graves problèmes de hanches et de dents. Pour mettre fin à ses souffrances, le vétérinaire et le dentiste avaient donc recommandé l'euthanasie.




Sita



Birgit et son mari Peter ont conduit les autres ânes vivant dans leur ferme à la dépouille de Sita. Birgit écrit : « C’était très touchant de les voir vérifier doucement si elle respirait, en touchant son nez avec leurs museaux. Ils l’enveloppaient doucement et sentaient l’odeur de son corps.»



Les ânes entourant le corps de Sita


Sita fut ensuite enterrée dans le champ de la forêt voisine. Birgit et Peter érigèrent un monument funéraire avec des pierres et des fleurs. On peut voir les empreintes des sabots des autres ânes dans la neige, une preuve qu’ils ont visité l'endroit.


L'empreinte des sabots des âmes près de l'emplacement

où repose la dépouille de Sita.



Birgit et Peter éprouvaient bien sûr beaucoup de peine lors du décès de leur chère Sita, qui avait partagé leur vie pendant dix ans. Est-ce de l’anthropomorphisme – la projection de sentiments humains sur le comportement animal – que de croire que les ânes qui avaient vécu avec Sita traversaient un processus similaire ?


Certains scientifiques emploient le mot « chagrin » pour nommer les réactions des animaux au décès d'un des leurs. D’autres considèrent ces réactions comme une prise de conscience de la mort qui peut s’exprimer par des rituels. On ne peut pas savoir avec certitude ce qu’éprouvent les animaux dans ces circonstances. Il reste encore beaucoup à comprendre.


Le deuil


Marc Bekoff, professeur émérite d’écologie et de biologie évolutive à l’Université du Colorado à Boulder et auteur de nombreux livres, est le plus connus des chercheurs avançant l'hyphothèse qie les animaux domestiques et sauvages éprouvent la peine liée au deuil. Tout désaccord avec cette assertion est, selon lui, inspirée par l'arrogance.


Professor Marc Bekoff et un cormoran

Le professeur Bekoff décrit ainsi le rituel de quatre pies autour du cadavre d’une pie.

« L’un d’elle s’approcha du cadavre, le picora doucement, comme un éléphant piquerait la carcasse d’un autre éléphant, et se retira », dit-il. Une autre pie fit le même geste.

Ensuite, une des pies s’est envolée, a rapporté de l’herbe et l’a déposée près du cadavre. Une autre pie a fait de même. Puis, tous les quatre ont veillé le corps pendant quelques secondes, et une par une se sont envolées. »

https://www.theregister.com/2009/10/21/magpie_funerals/


In Emotion, Space and Society July 2009, Professor Marc Bekoff ajoute une précision:

«Nous ne pouvons pas savoir ce qu’elles (ces pies) pensaient ou ressentaient, mais en interprétant leur action, il n’y a aucune raison de ne pas croire que ces oiseaux disaient adieu à leur amie.» https://www.sciencedirect.com/journal/emotion-space-and-society/issues


Le professeur Marc Bekoff touche le coeur de la question : nous ne savons pas avec certitude ce que pensent ou ressentent les animaux lorsqu’ils tombent sur le cadavre d’un des leurs. Nous nous interprétons parfois leurs actions comme une expression de la peine,

parfois comme un rituel sans émotions identifiables, parfois comme une réalisation d'un état différent de la vie, -la mort.



Une pie


Quelques années après que Marc Bekoff ait observé la réaction d’un groupe de pies au cadavre d’une congénère, une expérience a eu lieu dont le but n’avait rien à voir avec la réaction de ces oiseaux à la mort, ce qui donne encore plus de crédibilité à l'événement. Dans une zone rurale de Golden Colorado, des chercheurs ont placé une caméra près du cadavre d’une pie adulte pour savoir si les charognards s’en nourriraient. Aucune bête affamée n’est tombée dans le piège. Quatre ou cinq pies ont passé toute une journée à surveiller le cadavre. Elles s’en sont occupés, la picorant doucement et lissant soigneusement ses plumes. Elles ont finalement déplacé la dépouille en bas du rocher pour mieux la protéger des charognards . Les chercheurs emploient le mot «funérailles» pour nommer le comportement de ces oiseaux.


Regardez la vidéo des images des funérailles de cette pie.


Regardez le rituel funéraire d'une pie à, au Canada.


Ce n’est pas l’expression d’un deuil, mais l’avertissement d’un danger mortel.


Certains scientifiques soutiennent que les réactions de certains oiseaux à la mort ne sont pas liées au chagrin. Un exemple en est la recherche menée par quatre chercheurs de l’Université de Californie, à Davis, sur la réponse des geais buissonniers à un compagnon mort. Les geais buissonniers qu’ils observaient ignoraient systématiquement la présence des faux oiseaux (en bois, par exemple) immobiles . Lorsque l'équipe de chercheurs a recouvert le même oiseau factice avec de la peau et des plumes d’un congénère, les oiseaux se sont rassemblés autour de lui et ont crié de toute la force de leurs poumons (agrégations cacophoniques étant le terme scientifique pour ces rassemblements bruyants. En y pensant bien, il pourrait aussi s’appliquer aux humains…) Les scientifiques ont conclu que ces geais buissonniers mettaient les autres en garde contre un possible danger mortel.



Peut-on savoir à coup sûr ce que ces oiseaux ressentaient et pensaient ? Ils distinguaient un morceau de bois aux couleurs d’un congénère d'un oiseau factice ressemblant à un mort, et ils ne réagissaient qu’à ce dernier. Cela révèle quoi, précisément?



Un geai buissonier


De nombreux scientifiques croient que les rituels exprimant un deuil ou non sont plus développés chez les animaux à intelligence supérieure : éléphants, chimpanzés et dauphins. Ils ont aussi une vie sociale complexe et forte.


Les chimpanzés




Flo et sa progéniture


Dr. Jane Goodall dit que « Flo était très protectrice de sa progéniture, enjouée avec elle et elle la soutenait dans ses apprentissages. »


Regardez une vidéo de Flo et de sa progéniture.

https://www.facebook.com/watch/?v=10156065018845930



Flint (gauche), sa mère Flo (au milieu) et Jane Goodall (droite)



Flo


Flo et Flint (Gombe, Nigeria)


Dans la vie…


Flo avait atteint un âge avancé quand elle a donné naissance à Flint. Elle était fatiguée. Le fils exprimait aggressivement ses demandes, comme de le toiletter, de monter sur son dos, et de coucher à côté d"elle. Frustré par un refus, Flint piquait une colère.


Dr. Goodall explique que Flint "dépendait anormalement de sa mère." Les deux ont vécu huit ans et demie ensemble. Isolée de son groupe social en raison de son grand âge, Flo dépendait à son tour de son fils pour lui tenir compagnie. « Sans Flint, » écrit Jane Goodall, « Flo aurait vécu les dernières années de sa vie dans une grande solitude.» https://www.rootsandshoots.org/wp-content/uploads/2019/10/flo-obituary.pdf



Et dans la mort


Flo est morte de vieillesse en 1972. Trois semaines et demie plus tard, Flint fit de même.


Selon Jane Goodall : « Flint devint de plus en plus léthargique, refusa de manger et, son système immunitaire étant affaibli, tomba malade. La dernière fois que je l’ai vivant, il avait les yeux creux, il était émacié et gravement déprimé. Il s’était blotti dans la végétation près de l’endroit où Flo était morte [...] le dernier court voyage qu’il a fait, s’arrêtant pour se reposer tous les quelques pieds, était à l’endroit même où la dépouille de Flo avait reposé. Il y resta plusieurs heures, fixant parfois cet endroit, parfois l’eau. Il se déplaça un peu avec grande difficulté, se recroquevilla... et ne bougea plus jamais.»

https://www.psychologytoday.com/ca/blog/animal-emotions/200910/"rief-in-animals-its-arrogant-think-were-the-only-animals-who mourn


« Je pense que la cause principale de sa mort était le chagrin », dit Jane Goodall. Elle demeure convaincue que les chimpanzés pleurent leur mort.


Regardez la vidéo dans laquelle la Dr. Jane Goodall raconte la vie de Flo et de Flint, et, à 6:07, leur mort.


Les éléphants




Certains scientifiques utilisent le mot chagrin pour nommer l’attitude des éléphants envers un congénère mort, d’autres hésitent à l’employer, mais tous croient que les éléphants s’intéressent à leurs défunts.


Le deuil à la manière des éléphants ( et non à la manière humaine).


Shifra Goldenberg était doctorante à l’Université d’État du Colorado, Fish Wildlife and Conservation Biology et Save the Elephant lorsqu’elle a vu et filmé dans la réserve nationale de Samburu (nord du Kenya) un groupe d’éléphants qui s’approchaient de la dépouille d’une matriarche (mais pas la leur) nommée Victoria. Elle était décédée deux ou trois semaines auparavant, à l’âge de cinquante-cinq ans. Selon Shifra Goldenberg, le comportement de ces éléphants à cette occasion ne s’était jamais produit dans d’autres circonstances. Ils se tenaient immobiles autour du corps de Victoria, l’explorant et le reniflant avec leurs trompes. Les éléphants tiennent rarement en place. Ils se déplacent beaucoup pour trouver la nourriture nécessaire à leur énorme corps. Le comportement le plus révélateur observé par Shifra Goldenberg est le flux de liquide qui est sorti des glandes temporales (situées juste derrière les yeux) de certains éléphants entourant le cadavre de Victoria. Cette réaction est associée à l’expression d’émotions fortes comme l’excitation ou le stress. La chercheure conclut en déclarant qu’elle ne sait pas si ces éléphants étaient en deuil, ne serait-ce que parce qu' « il est difficile de savoir s’ils pleurent leurs morts comme le font les humains (...). Mais ils sont certainement intéressés par leurs morts. » Comme pour les humains, de puissants liens sociaux unissent les éléphants.

Regardez la vidéo de la réaction des éléphants découvrant la dépouille de Victoria.


Une photographie d'une mère éléphante d'Asie transportant le corps de son bébé mort.


Dans le département de la faune de Jadalpara au Bengale, une éléphante promène la dépouille de son bébé mort pendant deux jours. Un troupeau de 25-30 éléphants l'a accompagnée.


Regardez la vidéo de la mère éléphant avec son bébé décédé au Bengale. Watch the video of the mother elephant carrying her dead calf.



Les pécaris à collier



Un pécari à collier


Moins connus que les chimpanzés et les éléphants, les pécaris à collier, aussi appelés cochons- mouffettes, sont devenus célèbres grâce à Dante de Kort. Dans le cadre d'un projet scolaire, ce garçon de 8 ans a dissimulé une caméra près de sa résidence à Prescott, en Arizona. Ce que la caméra a enregistré n’avait jamais été vu auparavant.


Une mère peccari à collier avec son petit

Dans cette vidéo, on voit un groupe de pécaris à collier découvrant le cadavre d’un membre de leur troupeau. Ils le visitent à plusieurs reprises, le caressant et le picorant. Certains dorment même près de la dépouille pour la protéger des coyotes dans un effort aussi courageux que futile.. Ces pécaris à collier étaient-ils en deuil? Peut-être. L’équipe du National Geographic insiste sur la nécessité de mener d’autres recherches pour mieux comprendre ce comportement. Comme les chimpanzés et les éléphants, les pécaris à collier vivent en groupes.


Regardez la vidéo des pécaris à collier réagissant à la présence du cadavre d'un des leurs.


Les lamas





À l'instar des chimpanzés, des éléphants et des pécaris à collier, les lamas sont très grégaires. Mais il y a une différence significative: les lamais peuvent former des couples d'amis pour la vie.




Betsy Webb, une amie du professeur Marc Bekoff, raconte l’histoire d’un deuil chez des lamas qu’elle a observé. Briger et Boone, un couple qui avait passé leur vie ensemble, sont morts l’un à

la suite de l’autre en deux jours. Un autre couple de lamas, Taffy et Pumpernickel, a tranquillement regardé l’enterrement des deux amis décédés.


«Pendant les deux jours qui suivirent, Taffy, debout de l’autre côté de la clôture, a regardé ce trou dans le sol. Pumpernickel a pleuré pendant deux jours dans sa grange. Le troisième jour, leur deuil était terminé. Ils ont alors repris leurs activités normales. »

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Les ânes



Comme les lamas, les ânes peuvent être unis par de très forts liens, certains choisissant même un ami pour la vie. Ces BFF (meilleurs amis pour la vie) passent la plupart de leur temps ensemble. Ils aiment se toiletter en grattant et en picorant doucement le cou et les épaules de leur partenaire.


Sita montre la voie à Betty. Betty se sentait en sécurité quand elle était près de Sita.


Betty était la meilleure amie de Sita. « Elles ont toutes deux emménagé dans la ferme en même temps. Betty avait déjà été battue. Quand elle ne se sentait pas en sécurité, Sita demeurait à ses côtés » m’a écrit Birgit.



Betty et Cordelia


Selon Birgit, Betty a visité la chambre privée de sa meilleure amie dans l’écurie pour la première fois le jour de la mort de cette dernière. Immobile, elle regardait fixement Birgit et Peter. Depuis, Betty se rend tous les jours dans la chambre privée de Sita. Elle préfère aussi demeurer seule et elle évite la compagnie des autres ânes. Elle ne crie plus pour demander de la nourriture ; sa personnalité s’affirme peut-être moins depuis le décès de sa protectrice.


Le souvenir de Sita se perpétuera, ne serait-ce que parce que Birgit a écrit un livre à son sujet: The Donkey Sita. My Friend is a Donkey (2015). On a imprimé le livre en utilisant une police spécialement conçue pour les enfants dyslexiques. Cela leur permettra de lire plus facilement l'histoire de l’ânesse qui a aidé un si grand nombre d’enfants pendant si longtemps.





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